EXPERT EN RADICALISATION et DERIVES
Articles les plus vus
Catégories
Partenaire
Visites

Erdogan s’empare d’un symbole et rejoue la Conquête

« Je pense à Sainte-Sophie et je ressens une grande douleur »,

a commenté dimanche 12 juillet le pape François, en référence à la décision de Recep Tayyip Erdogan de refaire de l’ancienne basilique chrétienne d’Istanbul une mosquée. Hautement symbolique et chargée d’histoire, le monument est aujourd’hui instrumentalisé par le président turc au service de sa politique.

« Le coût d’une recon-version serait bien trop élevé. N’oublions pas que nous avons des milliers de mosquées à travers le monde. » En 2019, le président turc Recep Tayyip Erdogan rejetait fermement les demandes de militants islamistes qui lui réclamaient de « rendre » Sainte-Sophie au culte musulman. « Vous n’êtes pas capable de remplir la Mosquée bleue juste à côté mais vous réclamez de pouvoir remplir Sainte-Sophie. Ne soyons pas trompés par ces ruses », argumentait-il. Pragmatique, Erdogan, arrivé au pouvoir en 2003, avait toujours refusé de toucher au statut de Sainte-Sophie, estimant qu’il avait plus à y perdre qu’à y gagner. En 2006, par exemple, il avait fait la sourde oreille aux manifestations islamistes et ultranationalistes organisées contre la visite du pape Benoît XVI dans l’ancienne basilique chrétienne.

Pourquoi la basilique Sainte Sophie a été transformée en mosquée : 5 points pour comprendre. 

1. Une histoire mouvementée

Le majestueux ouvrage a été construit au VIe siècle sous l’empereur byzantin Justinien. Sainte-Sophie est aujourd’hui considérée comme l’un des héritages les plus importants de l’époque byzantine. Après la prise de Constantinople par les Ottomans en 1453, la basilique a été convertie en mosquée. Mais après l’effondrement de l’Empire au sortir de la Première Guerre mondiale, le président de la jeune République turque Mustafa Kemal décide, en 1934, d’en faire un musée.

2.

Quel est son statut actuel ?

Aujour-d’hui, Sainte-Sophie est un musée qui est visité par des millions de touristes chaque année. L’an dernier, c’était même l’attraction touristique la plus visitée de Turquie, avec 3,8 millions de personnes. Néanmoins, Sainte-Sophie a été le théâtre de plusieurs activités liées à l’islam ces dernières années. En 2018, le président islamo-conservateur Recep Tayyip Erdogan y a par exemple lu un verset du Coran.

3. Pourquoi maintenant ?

La décision annoncée ce vendredi 10 juillet est l’aboutissement d’un long processus judiciaire. En 2018, la Cour constitutionnelle a rejeté la requête d’une association turque qui demandait la réouverture de Sainte-Sophie au culte musulman. Mais le débat actuel intervient dans un contexte où M. Erdogan cherche par tous les moyens à rallier sa base conservatrice, dont une partie l’a boudé lors d’élections municipales remportées l’an dernier par l’opposition à Istanbul et Ankara. Le principal parti d’opposition, le CHP (social-démocrate), accuse le président turc d’instrumentaliser Sainte-Sophie pour faire oublier la mauvaise situation économique actuelle. « Sainte-Sophie est probablement le symbole le plus visible du passé ottoman de la Turquie et Erdogan l’instrumentalise pour galvaniser sa base et toiser ses rivaux à la maison comme à l’étranger », décortique Anthony Skinner, du cabinet de consultants Verisk Maplecroft.

4. Réactions à l’étranger

Plusieurs pays, notamment la Russie et la Grèce, qui suivent de près le sort du patrimoine byzantin en Turquie, ainsi que les Etats-Unis et la France, ont notamment mis en garde Ankara contre la transformation de Sainte-Sophie en lieu de culte musulman. Peu avant l’annonce de la décision, l’Unesco s’était dite « préoccupée » par le sort de l’ex-basilique et a appelé la Turquie au dialogue avant toute mesure susceptible de « porter atteinte » à la « valeur universelle » de ce monument.

5. Que va-t-il se passer pour les visiteurs ?

En cas de reconversion, les touristes de toutes confessions pourront toujours pénétrer dans l’enceinte de Sainte-Sophie. La Mosquée bleue voisine reçoit ainsi de nombreux visiteurs chaque jour. Mais le cas de l’église Sainte-Sophie à Trabzon (nord-est de la Turquie), reconvertie en mosquée en 2013, donne à réfléchir. « Le nombre de visiteurs a drastiquement chuté après sa reconversion (…), notamment parce qu’ils ne pouvaient plus admirer les fameuses fresques de l’église », souligne Tugba Tanyeri Erdemir, chercheuse à l’Université de Pittsburgh, ajoutant que cette décision a eu des retombées négatives pour les habitants vivant du tourisme.

« Je suis très ému. Le fait que Sainte-Sophie perde son statut de musée et redevienne une mosquée comble tous les musulmans », a déclaré Mucayit Celik, un Stambouliote rencontré devant le monument ce vendredi 10 juillet. « C’est une décision que j’attends depuis des années. C’est une honte qu’elle ne soit pas intervenue auparavant, c’est pour cela que je suis très heureux », renchérit Umut Cagri, un autre habitant d’Istanbul. Quelques centaines de personnes se sont rassemblées hier devant l’ex-basilique, où un dispositif policier renforcé a été déployé, agitant des drapeaux turcs et scandant « les chaînes ont été brisées » pour fêter la décision du Conseil d’État.