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Un rapport de l’Institut Montaigne,

Il déconstruit les idées reçues sur les quartiers populaires

Un rapport de l’Institut Montaigne, que le JDD dévoile en exclusivité, décrit un autre visage des quartiers populaires. Ce document invite l’Etat, trop concentré sur la rénovation urbaine, à désormais favoriser l’essor économique de ces territoires pauvres. Par Emmanuelle Souffi

Dans le centre social Maroc-Chatenay-Poètes à Pierrefitte-sur-Seine, le 22 octobre. (Emeric Fohlen/Hans Lucas pour le JDD)

La Haine, film générationnel par excellence, fête cette année ses 25 ans. Le tragique décès de deux ados, Zied et Bouna, dans un poste électrique à Clichy-sous-Bois (Seine-Saint-Denis), ses 15 ans. Depuis, la moindre étincelle pourrait encore embraser les banlieues. Car le visage des quartiers dits « populaires » n’a guère changé. Enfin si, celle de ses tours, détruites par centaines. Pour le reste, le chômage et la paupérisation y sévissent toujours. « La rénovation urbaine, au moins à ses débuts, ne s’est pas préoccupée de développement économique local », regrette Hakim El Karoui. Plutôt que sociologique, le chercheur a dressé un portrait économique et social de ces territoires dans un éclairant rapport qu’il a rédigé pour l’Institut Montaigne, « Les quartiers pauvres ont un avenir », publié dimanche.

Pour briser le miroir déformant de la vie dans ces territoires, le fondateur du Club du XXIe siècle, un think tank qui promeut une vision positive de la diversité, a compilé durant un an des données de l’Insee sur différents paramètres (niveaux de vie, de pauvreté, taux d’imposition…), puis il a comparé leur situation à celle de tout l’Hexagone. Les résultats sont déroutants, inattendus.

Non, vivre dans une cité ne fait pas de vous un assisté. Non, les banlieues ne sont pas mieux traitées que les campagnes. Mais oui, la délinquance et les inégalités scolaires les empoisonnent. Pour le géographe, une autre voie est possible et il est urgent de la prendre pour éviter que d’autres ne l’occupent. Car, par-delà les chiffres, se cachent des énergies qui ne demandent qu’à se libérer. Des clichés qui les cantonnent dans une image déformée. Mais aussi des plaies qui les contraignent.

L’Île-de-France n’est pas plus riche

« La France des villes versus la France des campagnes » : cette fracture territoriale qui s’est exprimée au travers de la crise des Gilets jaunes fonctionne en trompe-l’œil. Pour le prouver, Hakim El Karoui distingue la richesse créée de celle qui est disponible. La Région a ainsi contribué à 31% du PIB en 2015, mais ses habitants ne possèdent que 22% du revenu disponible national. Le plus gros écart par rapport aux autres territoires.

En clair, les Franciliens créent plus de richesse qu’ils n’en détiennent. Car ils circulent, voyagent, dépensent ailleurs. « Sans le dynamisme de la Région capitale, conclut l’ancien conseiller de Jean-Pierre Raffarin, le système de solidarité français n’existerait plus. »

Le 93, champion des créations d’emplois

Département le plus pauvre de France avec 29% de ses habitants vivant avec moins de 1.000 euros par mois : c’est l’étiquette le plus souvent collée à la Seine-Saint-Denis. Mais qui sait qu’en dix ans c’est le territoire qui a créé le plus d’emplois? Entre 2007 et 2018, 29% de l’augmentation de la masse salariale s’est faite ici. L’installation de nombreuses entreprises à Saint-Denis, le développement des services ont nourri le développement économique. Les JO 2024 et le Grand Paris devraient accélérer son dynamisme.

Leurs habitants ne sont pas des assistés…

Autre lieu commun, les banlieues vivraient aux crochets des autres. « Faux », démontre Hakim El Karoui, qui a épluché les flux de prestation et de prélèvements sociaux territorialement. Ainsi, les quartiers prioritaires de la politique de la ville (QPV) reçoivent moins de revenus issus des transferts sociaux (retraites, RSA, pensions…) que les autres : 6.100 euros par habitant contre 6.800 en moyenne.

La Seine-Saint-Denis figure parmi le huitième plus gros contributeur au financement de la protection sociale avec près de 9.300 euros par habitant. Mais c’est le département qui touche le moins de prestations (8.400 euros). A l’inverse, le Var décroche la palme des endroits qui en bénéficie le plus : 12.100 euros par habitant. Ce paradoxe tient au poids des retraités, faible dans le 93 qui compte presque deux fois plus de personnes de moins de 20 ans que de plus de 60 ans. Une jeunesse qui fait vivre le système social plus qu’elle n’en profite.

… et ne vivent pas de la drogue

Le trafic de drogue ne génère « que » 2,7 milliards d’euros en France, selon le rapport qui a compilé les données officielles. Au total, 200.000 personnes sont impliquées dans le marché du cannabis, d’où découle la moitié des ventes de stupéfiants. Or toutes n’habitent pas dans un quartier pauvre. Et même si c’était le cas, elles ne seraient le fait que d’une infime partie de la population vivant ici. D’après Hakim El Karoui, cette activité ne représente guère que 21.000 emplois en équivalent temps plein. Car la plupart ne travaillent que quelques heures par mois. Pour des sommes modiques, hors les têtes de réseau et les grossistes. « Rien qui permette de vivre », déduit le chercheur.

Pas mieux traités que les campagnes

Les ravages du virus permettent de rétablir une réalité : les quartiers pauvres souffrent prioritairement des faiblesses du maillage sanitaire. Davantage que les campagnes et les zones rurales. Ils comptent ainsi deux fois moins de médecins spécialistes et de professionnels offrant des soins de proximité. En Seine-Saint-Denis, on recense 1.100 agents de la fonction publique hospitalière pour 100.000 habitants contre 1.800 ailleurs en France.

La politique de la Ville délaissée

Avec ses milliards d’euros déversés sur les cités et ses plans banlieue, elle serait un puits sans fond. Le montant des dépenses totales de l’Etat pour les QPV et des bailleurs sociaux pour l’ANRU (Agence nationale pour la rénovation urbaine) s’élève à 5,7 milliards d’euros en 2019. Selon les calculs d’Hakim El Karoui et de son équipe, l’effort représente… 840 euros par habitant. Une goutte d’eau par rapport au budget de l’Education nationale ou de la Défense.

Or 5,5 millions de Français vivent dans un QPV, soit 8% de la population. En Seine-Saint-Denis, cette proportion grimpe à 38%. Des territoires délaissés alors que les besoins restent importants. Le chercheur estime la sous-dotation en matière d’investissement public dans les quartiers pauvres à près de 1 milliard d’euros par an.