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Archives mensuelles : juin 2020

Sciences: Les folles années du quantique.

Les Génies. Il y a un siècle, à Bruxelles, la crème des chercheurs réinventait la physique. Par Guillaume Grallet.

Ne vous arrêtez pas à leur mine un rien chafouine, à l’intitulé docte du colloque « Électrons et photons », ou encore au fait que, sur les 29 personnalités prises en photo, 17 ont décroché un prix Nobel : le cliché ci-dessus, pris en 1927 dans le parc Léopold de Bruxelles, rassemble sans doute la bande de scientifiques la plus rock’n’roll de l’histoire de la physique. Venus de l’Europe entière, de Cambridge, de Copenhague, de Göttingen, ils se rencontraient tous les quatre ans à Bruxelles, la plupart du temps à l’Institut de physiologie, mais aussi dans les salons Art nouveau de l’hôtel Métropole. Sur l’image, on reconnaît aisément Albert Einstein, Marie Curie ou Max Planck. 

C’est cet âge d’or de la physique que relatent, dans Fantaisies quantiques, la romancière Catherine D’Oultremont et Marina Solvay, l’arrière-petite-fille de l’autodidacte passionné qui a découvert un procédé de fabrication de soude. Créateur du groupe de chimie basé à Bruxelles, il fut le principal mécène de ces rencontres. L’ouvrage retrace les fulgurances et doutes du Danois Niels Bohr, ceux du théoricien allemand de l’indétermination Werner Heisenberg et du génial Français Louis de Broglie. Tous travaillaient dans une sorte de fièvre collective : « C’est à la main ou à la règle qu’ils faisaient leurs calculs, par lettres ou cartes postales qu’ils correspondaient, en bateau qu’ils traversaient les océans, en train qu’ils parcouraient l’Europe »,note le physicien Étienne Klein dans sa préface. « Alors qu’Alfred Nobel créa avec ses prix un système destiné à couronner des travaux aboutis, Ernest Solvay encouragea des chercheurs du monde entier à travailler ensemble pour résoudre des problèmes, cocréer et être à l’avant-garde de leurs disciplines. Ceci deviendra l’ADN de notre groupe »,analyse la physico-chimiste Ilham Kadri, aujourd’hui à la tête de l’entreprise. 

Révolution. Ce bouillonnement intellectuel a tenté de percer les mystères de l’infiniment petit, et notamment l’interaction entre la lumière et la matière, à l’échelle la plus granulaire possible. Un monde où les échanges d’énergie se faisaient avec des quanta, des niveaux d’énergie bien précis déterminés par la fréquence de la lumière. Un feuilleton où les électrons, les photons et les atomes ont les rôles principaux. « Comprendre leur interaction a joué un rôle crucial plus tard dans la création des GPS, des lasers, des panneaux solaires photovoltaïques ou encore de la fibre optique », explique le consultant en innovation et auteur Olivier Ezratty, qui y voit également un changement de paradigme.

Échanges. Albert Einstein et Marie Curie à Genève, en 1925.

« Ce que cette discipline a de révolutionnaire, c’est qu’elle décrit l’état physique des systèmes, quels qu’ils soient, par une entité mathématique, la fonction d’onde. Celle-ci s’écrit, en général, comme la somme de plusieurs fonctions représentant chacune un état particulier, affecté d’un certain coefficient : c’est ce qu’on appelle une “superposition” d’états possibles. » Car, du passé, il fallait faire table rase. « Cette situation est sans équivalent en physique classique. La théorie stipule en effet que, connaissant la fonction d’onde, on ne peut en général pas déterminer le résultat d’une mesure, mais seulement calculer les probabilités d’obtenir tel ou tel résultat. Et parmi tous les résultats possibles a priori, un seul est sélectionné, au hasard, par l’opération de mesure »,poursuit Étienne Klein. 

Jubilation. Cette histoire est riche en moments de jubilation intellectuelle. Comme lorsque Niels Bohr, s’appuyant sur un dessin griffonné sur tableau, se vit, dans un salon marbré de l’hôtel Métropole, alpagué par Einstein : « Laissons un moment l’incertitude et les probabilités de côté… Dieu ne joue pas aux dés, M. Bohr ! » Ce à quoi le Danois rétorqua : « Mais qui êtes-vous, M. Einstein, pour savoir ce que Dieu fait ou ne fait pas ? »Le débat reprit avec la même vigueur au petit matin ! Car le génie de ce livre est de retracer les histoires humaines. Il y est question de la passion d’Erwin Schrödinger, pour les… femmes. Le philosophe autrichien, fan de Spinoza, tenait un journal intime, qu’il avait intitulé Les Éphémérides,dans lequel étaient recensées non pas des équations mais ses conquêtes. Également bien décrite est la spiritualité d’Einstein, à travers cette lettre à un étudiant : « Tout homme sérieusement impliqué dans la recherche scientifique devient convaincu qu’un esprit se manifeste à travers les lois de l’Univers – un esprit largement supérieur à celui de l’homme. […] De cette manière, la recherche scientifique conduit à un sentiment religieux d’un genre spécial, qui est en vérité tout à fait différent de la religiosité de quelqu’un de plus naïf. » 

Téléportation. On revit également l’exil forcé du physicien qui, avant de partir pour les États-Unis, resta six mois dans la villa La Savoyarde, au Coq-sur-Mer, près d’Ostende. On y découvre aussi les voyages à dos d’âne de Marie Curie au Grand Canyon avec ses deux filles, Irène et Ève, elle qui sera invitée par Herbert Hoover à visiter la Maison-Blanche en 1929. Les recherches actuelles autour de l’intrication quantique, un phénomène dans lequel deux particules présentent des états dépendants l’un de l’autre, quelle que soit la distance qui les sépare, laissent entrevoir une possibilité de téléportation comme d’une informatique bien plus rapide… Décidément, il ne fallait pas se fier à la mine renfrognée de nos savants§

« Fantaisies quantiques »,de Catherine D’Oultremont et Marina Solvay (Éditions Saint-Simon, 452 p., 21,50 €).

Extraits: La solitude de Marie Curie. 

Seule femme dans l’assemblée, [Marie Curie]observa les messieurs […] ; certains portaient la cravate, mais la plupart arboraient des nœuds papillon aussi larges que leurs moustaches. […] L’Anglais qui avait parlé au début était le seul qui dénotât quelque peu : il ne portait pas de moustache et son costume était gris clair. Voyant que Marie l’observait, il lui sourit de ses yeux bleus. Marie se concentra alors sur la voix grave de Lorentz. 

« Dans cet état des choses, la belle hypothèse des paquets d’énergie, émise pour la première fois par M. Planck et appliquée à de nombreux phénomènes par M. Einstein, M. Nernst et d’autres, a été un précieux trait de lumière… »Ondulatoire ou corpusculaire, ce trait de lumière ? demanda entre haut et bas l’éternel chahuteur qu’était resté Albert Einstein. Il y eut quelques rires et commentaires. Lorentz dut élever la voix pour faire taire l’assemblée. 

« Messieurs, laissons de côté les traits d’esprit et revenons à nos moutons ! Cette nouvelle hypothèse nous a ouvert des perspectives inattendues. Elle mérite donc bien d’être le sujet principal de nos discussions. Et ceux qui ont contribué à son développement méritent que nous leur rendions un sincère hommage.

Nous remercions le professeur Franklin Lambert pour l’explication claire de cette affaire, qui marque, comme il le dit bien, l’avènement de l’ère quantique ! »

Nernst bomba le torse, tandis que Planck essuyait les verres de ses lunettes. Einstein eut un sourire de premier de la classe qu’on félicite pour son carnet de notes. 

« Cependant,continua le président, cette hypothèse n’est pas encore fermement établie… Il est donc indispensable que la nouvelle mécanique qu’induirait cette hypothèse soit aussi précise que la mécanique actuelle. Or ces précisions semblent encore faire défaut, ce qui est naturel étant donné le fait qu’elle n’est encore qu’une théorie naissante. Après les exposés de chacun, nous nous efforcerons de distinguer l’accessoire de l’essentiel. Quel sera le résultat de ces réunions ? Je n’ose le prédire, ne sachant quelles surprises vous allez nous réserver au cours de ces débats, n’est-ce pas, messieurs ? »

Le regard de l’orateur fit le tour de la pièce, s’arrêta un instant sur Marie, à qui il sourit, comme pour s’excuser de l’avoir oubliée. Puis il regarda Solvay, assis à sa droite. 

Une bière décisive pour Niels Bohr et Werner Heisenberg

[À l’issue d’une conférence, le professeur et l’étudiant boivent un verre au sommet du Göttinger Wald.] 

« Avez-vous déjà imaginé ce que serait le monde si les atomes sortaient du périmètre de la matière qu’ils constituent ? Si les atomes de cette table en métal se mêlaient avec ceux de votre peau ? Tout cela m’a inquiété très tôt… »

Il fit une pause, avala une gorgée de bière puis reprit : 

« Peut-être n’aurait-on pas prêté attention avant longtemps à ce miracle de la stabilité si certains chercheurs n’avaient pas osé aller plus loin, en apportant un éclairage nouveau sur le monde de l’atome. Une déduction en a apporté une autre…D’abord Planck a proposé que le rayonnement et la matière s’échangeassent de l’énergie par petits paquets, les quanta. Puis il y a eu les expériences de Rutherford. Je me souviens avec beaucoup d’émotion de mon séjour à Manchester, dans son laboratoire… C’est là-bas que je me suis familiarisé avec l’atome. »

[…] 

« Nous savons aujourd’hui,reprit-il, que la physique newtonienne ne peut être utilisée pour comprendre la structure de l’atome. […] Notre situation est un peu comparable à celle d’un navigateur qui débarque sur une île dont il ne connaît rien des habitants et dont il ne comprend pas le langage. Il faut donc avancer en tâtonnant… » 

« Mais alors,lui demanda Heisenberg, si la structure interne des atomes est aussi peu accessible à une description visuelle […] et qu’en plus nous ne possédons pas les clés du langage qui permet d’en discuter, y a-t-il un espoir, d’après vous, que nous arrivions un jour à comprendre le mystère de l’atome ? » 

Bohr hésita, puis finit par donner une réponse sibylline : 

« Oui, je pense… Ce jour-là, nous comprendrons ce que signifie le mot “comprendre”… »§

Le Maghreb, les Juifs et la variété des couscous

Histoire, mémoire, littérature et identités dans le contexte migratoire.

Comment comprendre l’émergence d’une littérature dans un contexte donné, précisément celui de l’exil ? Pourquoi voit-on, sur un temps plus ou moins long, des auteurs surgir et déterminer – à travers des thèmes partagés ou convergents – un espace littéraire singulier ? Le phénomène doit-il être renvoyé à la seule subjectivité des auteurs ou bien assume-t-il, plus ou moins consciemment, des fonctions objectives, sociales ?

L’étude présente répond à ces questions en se penchant sur les relations qu’entretiennent entre elles histoire, mémoire, littérature et identités dans le contexte migratoire. Le cas précis de l’exil massif et contraint des Juifs du Maghreb en France, à partir des années 1950, permet de saisir les liens déterminants entre exil et pratiques culturelles ; également de savoir s’il peut être déclencheur d’une production littéraire et la structurer, tant au niveau textuel et éditorial que dans les rapports de forces de l’espace du jeu littéraire.

L’approche sociologique de la littérature des auteurs d’origine judéo-maghrébine révèle la complexité du processus dont cette production littéraire participe : construction mémorielle mobilisée contre l’oubli, elle permet de se projeter dans la société d’accueil métropolitaine ; répondant au  » déficit  » historiographique, elle s’élabore comme narration alternative ; « minoritaire », elle engage un travail critique de la société métropolitaine. Cet ensemble de fonctions sociales éclaire en profondeur la nature des rapports de domination qui se nouent entre exilés et populations d’accueil.

La cuisine du Maghreb n’est-elle qu’une simple histoire de couscous ? Les origines historiques du couscous sont sujettes à de nombreuses interprétations : origine berbère ou africaine, antique ou médiévale. Il existe autant de couscous qu’il y a de styles de vie et de cultures.

Le couscous est souvent représenté dans les rites d’hospitalité. Il voyage avec les migrants qui l’introduisent là où ils s’installent. Mais la cuisine maghébine est-elle une simple histoire de couscous ou est-ce l’histoire des mets qui voyagent avec ceux qui ont quitté la rive sud de la Méditerranée ? Il sagitté d’apporter une contribution originale pour appréhender la diversité des cuisines du Maghreb à travers les différences, les évolutions et les permanences perçues en termes de fait culinaire en Afrique du Nord.

Godefroi de Bouillon et le sultan Saladin se disputent Jérusalem

En 1099, Godefroi de Bouillon atteint Jérusalem, reprise par Saladin en 1187. 

Après trois années d’errance et de souffrance, les chevaliers commandés par Godefroi de Bouillon atteignent afin la ville sainte.

Le 7 juin 1099, les croisés arrivent enfin en vue de Jérusalem, la ville du Saint-Sépulcre. Beaucoup pleurent de joie. Tant d’efforts, tant de souffrances, pour toucher enfin au but, pour délivrer la ville sainte des Turcs. Cela fait presque trois ans qu’à la tête d’une troupe nombreuse, Godefroy de Bouillon a quitté son duché de Basse-Lotharingie pour gagner la terre sainte.

À Constantinople, l’empereur byzantin oblige les croisés à lui jurer allégeance. Les chrétiens atteignent, ensuite, Nicée (aujourd’hui, Iznik en Turquie), qui se rend sans combattre. En revanche, Antioche résiste six mois avant de se livrer. Il a encore fallu combattre à Édesse (Urfa). Les croisés traversent encore Tripoli, Beyrouth, Ty, Haffa et Rama, avant de débarquer devant Jérusalem, épuisés. Que la ville est grande et que les murailles sont hautes !

Combien sont-ils de chrétiens à dresser le siège devant la ville sainte ? Environ 1 500 chevaliers sur les 7 000 partis d’Europe. Des 20 000 piétons qui les ont suivis, il en reste peut-être 12 000 en comptant large. C’est trop peu pour ceinturer hermétiquement Jérusalem. Godefroy de Bouillon, Robert de Flandre et Robert de Normandie se postent au nord et au sud de la ville sainte. Tandis que Raymond de Saint-Gilles, comte de Toulouse, plante ses tentes à l’ouest.

Avant de passer à l’attaque, il faut trouver de l’eau et de la nourriture. Un calvaire dans ce pays désertique. Rien à becqueter, même pas un agneau pascal, et surtout rien à boire ! Les seules sources du coin sont dans la ville. C’est le monde à l’envers : les assiégés ont de l’eau et de nombreuses provisions, tandis que les assiégeants manquent de tout. Au point que plusieurs dizaines d’entre eux meurent de faim et de soif. Comment franchir les murs ? Les croisés se mettent aussitôt à fabriquer des échelles en bois. Impatients de libérer le Christ, mais aussi de piller la ville, ils montent à l’assaut des remparts le 13 juin. Cependant, les Fatimides qui tiennent la ville n’ont aucun mal à les repousser.

Le siège menace de s’éterniser. Par manque de vivres, mais également en raison de leurs incessantes chamailleries, les assiégeants sont dans une situation désespérée. Heureusement, plusieurs navires génois abordent Jaffa avec des vivres. Les croisés se ressaisissent, lancent une expédition en Samarie pour rapporter le bois nécessaire à la construction de hautes tours montées sur roues. Pour signaler à Dieu de se tenir prêt à leur filer un coup de main – après tout, c’est pour son fils qu’ils ont fait tout ce chemin –, les croisés organisent une procession autour de Jérusalem. Les prêtres marchent en tête, pieds nus, portant des reliques et chantant des cantiques. Du haut des murs, les Sarrasins se moquent de ces galeux d’infidèles en brandissant de fausses croix. Mais les chrétiens sont désormais remontés à bloc. Ils achèvent la construction des tours et donnent l’assaut le 14 juillet.

Malins, les croisés changent l’emplacement des tours d’assaut durant la nuit qui précède l’offensive, de façon à les placer devant des portions de mur non renforcées par les défenseurs. Au petit matin, l’attaque est donnée. Les chrétiens balancent des pierres, des flèches, mais aussi de la paille enflammée et des poutres trempées dans du soufre avec des balistes. Des sapeurs retirent des pierres à la base des remparts sous une pluie de flèches. Jérusalem résiste encore quand la nuit tombe. Au petit matin, la bataille reprend, plus féroce que la veille.

Durant la nuit, les Turcs ont construit de nouvelles machines pour projeter de lourdes pierres sur les machines adverses. À midi, le désespoir gagne le camp des assaillants. Les murs de la ville sont toujours couverts de défenseurs. Heureusement, Dieu veille, car les chrétiens reprennent du poil de la bête. Sur le mont des Oliviers, un chevalier brandit son bouclier pour galvaniser les troupes. Les croisés repartent à l’assaut. Les archers arrosent les murailles de flèches enflammées qui font fuir les défenseurs. Les assaillants en profitent pour baisser les pont-levis au sommet des tours en bois. Deux frères flamands, suivis de Godefroy de Bouillon, sont les premiers à les emprunter pour pénétrer dans Jérusalem. 

« Je ne porterai pas une couronne d’or » Les chrétiens dévalent dans Jérusalem, où ils font sauter les têtes ennemies comme des bouchons de champagne. Devant une telle furie, les défenseurs courent se réfugier dans la mosquée d’al-Aqsa. Ils sont peut-être 10 000 à l’intérieur. Du pain bénit pour les chrétiens qui les saignent tous. L’affrontement le plus violent se déroule dans la tour du Temple, où le gouverneur de la ville a trouvé refuge. Finalement, celui-ci se rend au comte de Toulouse, qui, bon prince, le fait conduire indemne à Ascalon. Durant ce temps, la boucherie continue. C’est au tour des juifs de s’enfermer dans la grande synagogue.

Les « Latins » mettent le feu. Un témoin de la prise de Jérusalem écrit : « Il y avait un tel massacre que nos hommes pataugeaient dans le sang jusqu’aux chevilles… Puis les croisés se sont rués dans toute la cité, s’emparant de l’or et de l’argent, des chevaux et des mules, et pillant les demeures remplies d’objets précieux. Puis, se réjouissant et pleurant d’un trop-plein de bonheur, ils sont tous allés adorer et rendre grâce à Jésus Notre Sauveur. » Si la soldatesque s’en donne à cœur joie, elle ne tue cependant pas tous les habitants. Beaucoup, musulmans et juifs, peuvent fuir vers Ascalon ou Damas.

Dès le lendemain de la prise de la ville, les milliers de cadavres, qui commencent déjà à se décomposer et à puer en raison de la chaleur, sont entassés au-delà des portes pour être brûlés en tas immenses. Godefroy de Bouillon refuse d’être couronné roi de Jérusalem. « Je ne porterai pas une couronne d’or là où le Christ porta une couronne d’épines. » Il préfère devenir l’avoué du Saint-Sépulcre. Son frère n’a pas cette pudeur et prend le nom de Baudouin Ier de Jérusalem. La ville du Christ restera aux mains des chrétiens jusqu’à sa prise par Saladin, en 1187.

Maître de l’Égypte et de la Syrie, le sultan Saladin remporte une grande victoire sur les croisés le 3 juillet 1187, au pied de la colline de Hattîn, près du lac de Tibériade, au nord-est de la Palestine.

Du jour au lendemain, les États francs de Palestine perdent presque toute leur chevalerie. Ces principautés féodales issues de la première et presque centenaires sont désormais menacées de disparaître…

Moins d’un siècle plus tôt, les chevaliers d’Occident s’étaient élancés vers l’Orient en vue d’enlever aux musulmans Jérusalem et le tombeau du Christ.

Les musulmans ayant refait leur unité sous l’égide du sultan Saladin, celui-ci part en guerre contre les successeurs des premiers croisés. Le choc entre les deux armées est d’une extrême violence.

Les chrétiens subissent une défaite totale et perdent même la relique de la Vraie Croix dont ils avaient cru bon de se faire précéder. Le désastre est en bonne partie dû à l’incompétence du roi de Jérusalem, Guy de Lusignan, et à la trahison de Gérard de Ridefort, grand maître de l’ordre du Temple.

À la fin de la bataille, le sultan se comporte vis-à-vis des prisonniers avec une magnanimité très relative, faisant «seulement»exécuter les 300 moines-soldats du Temple et de l’ordre des Hospitaliers… Il épargne provisoirement Gérard de Ridefort.

Après la victoire de Hattîn, Saladin part sans attendre vers Jérusalem, dont il entame le siège le 20 septembre avec pas moins d’une douzaine de machines.

Presque totalement privée de guerriers professionnels, la Ville sainte se défend avec l’énergie du désespoir sous l’égide d’un jeune chevalier émérite, Balian d’Ibelin.

Désespérant d’obtenir sa reddition, le sultan se résout à négocier la vie sauve pour l’ensemble des défenseurs et des habitants, avec le droit pour tous les chrétiens de quitter la ville et de rentrer en terre chrétienne.

Selon les moeurs du temps, il libère les plus riches habitants contre une rançon appréciable. Il libère aussi 7.000 pauvres contre une rançon collective que paient de mauvais gré les ordres des Templiers et des Hospitaliers. Mais 11.000 à 16.000 jeunes gens, pour lesquels les ordres monastiques n’ont rien voulu payer, sont envoyés en esclavage.

La chute de Jérusalem moins d’un siècle après sa conquête par les croisés fait l’effet d’une bombe en Occident.

Les Francs de Palestine réclament une troisième croisade pour les secourir. Le roi de France Philippe Auguste et le roi d’Angleterre Richard 1er Coeur de Lion, qui vient d’être couronné, débarquent à leur rescousse mais le coeur n’y est plus et la croisade s’enlisera dans les querelles entre les deux souverains.

Que deviennent les terroristes de Daech?

Alors qu’il était enfin affaibli, de nombreux signes montrent que le califat est de retour.

Dans sa dernière communication, les islamistes se réjouissent de voir leurs ennemis affectés par le coronavirus.

Un peu plus d’un an après la chute des derniers bastions du « califat » et six mois après la mort de son calife Abou Bakr al-Baghdadi, l’État islamique (EI) montre de plus en plus de signes de vie.

Le 28 mai dernier, dans un enregistrement de 39 minutes diffusé sur ses chaînes Telegram, l’EI a menacé le Qatar en raison de sa participation à la lutte contre les djihadistes. « Pas un jour nous n’avons oublié que la base Al-Oudeid, construite par les tyrans du Qatar pour accueillir l’armée américaine, était et reste toujours le commandement de la campagne menée par les Croisés »,déclare Abou Hamza El Qourachi, le porte-parole de l’EI, accusant également Doha « d’avoir financé des factions en Syrie et en Irak engagées contre les djihadistes ».

Des combattants de l’Etat islamique et leurs familles, capturés par les forces syriennes démocratiques près de Baghouz.

Ce message vocal évoque aussi le coronavirus, un châtiment divin contre « les tyrans du monde »ennemis du califat. Enfin, il fait allusion aux « sommes importantes [dépensées] dans des tentatives désespérées pour sauver [les] économies laminées par la fièvre de l’épidémie »et conclut que nombre de ses ennemis « se retrouvent au bord de la faillite ». Les « Daechologues » ont vite fait remarquer qu’au-delà de son contenu, les silences du message sont également intéressants. En effet, très virulent contre le Qatar à cause de la présence d’une base militaire américaine, le porte-parole de l’EI ne dit mot sur les Émirats Arabes Unis (EAU) dont la base aérienne Al Dhafra abrite des unités américaines (et françaises). L’Arabie saoudite est épargnée et la Turquie s’en sort aussi à peu de frais. Difficile aussi de ne pas relever la date de la diffusion du message de l’EI, pendant le troisième anniversaire du déclenchement de la crise du Golfe qui s’est noué fin mai début juin 2017, aboutissant à une rupture de relations diplomatiques entre le Qatar d’un côté, l’Arabie Saoudite, les EAU, Bahreïn et Égypte de l’autre. Étrange coïncidence difficile à interpréter. Cependant, ce message de propagande doit être compris dans un contexte plus large : l’EI est en train de revenir sur le devant de la scène. Et pas que par voie de presse.  

Au cours des deux derniers mois, quand la moitié de la planète était à l’arrêt, l’EI semble avoir retrouvé un nouveau souffle, menant notamment une série d’attaques de grande envergure en Syrie et en l’Irak. Des attentats revendiqués par l’EI ont également été commis en Égypte, en Afrique, en Afghanistan, au Yémen et aux Maldives. Au Mozambique, le gouvernement soupçonne que des membres de l’organisation djihadiste auraient perpétré un massacre fin avril.  Pire encore, la recrudescence d’activité terroristes s’accompagne de témoignages suggérant que le groupe a une plus grande visibilité ces derniers mois dans les villages et les périphéries des villes d’Irak et de Syrie. 

Le modus operandi de certains attentats laisse croire que les groupes djihadistes sur le terrain ont accès à des renseignements sur les mouvements de troupes et les cibles qu’ils cherchent à attaquer. Cela signifie que certains groupes de l’EI ont survécu à la déroute du printemps 2019 et ne sont plus en fuite. Ils se réorganisent et retissent des réseaux d’informateurs et de soutien logistique ainsi que d’autres éléments permettant de se doter de l’infrastructure nécessaire pour passer à l’action terroriste. 

L’une des raisons principales du retour en force de l’EI est la diminution de la pression militaire qu’exerçait la coalition dirigée par les États-Unis. Cette pression n’avait cessé de croître depuis la reprise de Mossoul en 2017 et de Raqqa en 2018. Des opérations systématiques visaient à nettoyer des territoires entiers (villages abandonnés, zones montagneuses et désertiques) pour assurer que les djihadistes chassés des grands centres urbains ne trouvent pas le répit nécessaire à leur réorganisation. 

Cette pression constante a été notamment affaiblie par les atermoiements des États-Unis qui ont amené leurs alliés locaux – notamment les forces kurdes – à se tourner vers Moscou et Damas. Quand ils ont compris ne plus pouvoir compter sur Washington, les Kurdes ont dû trouver des alliés de circonstance pour empêcher la Turquie de s’imposer dans des zones qu’ils considèrent comme vitales pour leur survie en tant que peuple autonome. Le fait que les États-Unis soient revenus sur leur retrait annoncé n’a pas suffi à rétablir la confiance. En a résulté une forte diminution des capacités opérationnelles de la coalition occidentale dans cette région couvrant à peu près un tiers de la Syrie, territoire précédemment contrôlé par l’EI. 

En Irak, le contexte est également moins favorable à la lutte contre l’EI. Les protestations dans le centre et le sud du pays ont contraint le gouvernement à la démission, conduisant à une stagnation politique qui a duré jusqu’à début mai lorsque les partis politiques se sont mis d’accord sur un nouveau Premier ministre, Mustafa al-Kadhimi. Parallèlement, les échanges de tirs entre Washington et les mandataires de Téhéran, aboutissant à l’assassinat du général iranien Qassem Suleimani et du chef de la milice chiite Abu Mahdi al-Muhandis, ont diminué la portée et l’efficacité de la pression exercées sur l’EI.

C’est dans ce contexte que la récente série d’opérations djihadistes s’est déclenchée. La première attaque a eu lieu le 9 avril près de Palmyre contre les forces syriennes. Il s’agissait d’une embuscade tendue aux forces du régime syrien suivi d’un combat qui a duré quelques heures. Plus tard en avril, l’EI a mené trois attaques dont une contre le QG de la direction du contre-terrorisme et du renseignement à Kirkouk. Ces opérations, plus complexes que des massacres aléatoires, témoignent des capacités opérationnelles importantes. Et les menaces contre le Qatar pourraient indiquer que pour accompagner son regain d’opérations violentes, l’EI a adopté une stratégie de communication offensive. L’objectif est de remettre Daech à l’ordre du jour des médias et des décideurs dans la région. Mais pas uniquement. 

Ce retour assez rapide de l’EI suggère que l’organisation a pu s’enraciner profondément dans ces territoires à cheval entre la Syrie et l’Irak. Comme une plante désertique brulée par le soleil et asséchée par les vents, l’EI semble avoir la capacité de ressusciter et refleurir dès qu’une pluie passagère rend l’environnement moins hostile. 

Il semblerait donc que l’EI ne soit pas mort sous les coups de la coalition, qu’il s’installe dans la clandestinité dont il a été accoutumé dans sa période pré-califat et qu’il ait retrouvé un élan opérationnel et très probablement une nouvelle stratégie et une forme de direction. Il aura suffi de quelques mois de relâchement de la pression exercée par ses ennemis pour retrouver une capacité de nuisance certaine. Et puisque rien n’indique que les conditions d’un effort coordonné et soutenu de lutte contre l’EI soient réunies, il faut craindre qu’un élément de plus du monde d’avant parasite le monde d’après : l’EI va rester avec nous encore un certain temps.