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Foudil Benabadji

BENABADJI a une formation d'éducateur spécialisé dans les Services de la Protection Judiciaire de la Jeunesse (PJJ), dénommée auparavant "Education Surveillée" dépendant du Ministère de la Justice. Après l'acquisition du Diplôme de Directeur d'établissement de l'Enfance Inadaptée à l'Ecole Nationale de la Santé Publique de Rennes, il est promu Directeur d'établissement d'Education de jeunes caractériels délinquants, au "Centre Villeneuve" à Ecully, (Rhône), un établissement de filles qui était géré par une structure religieuse dépendant du CREAI du Rhône.

L’intersectionnalité de la haine

L’œil de Marianneke

L’intersectionnalité de la haine

« Défendre des positions laïques et universalistes, en Belgique, ça ne va pas de soi. »  © AFP   Par Nadia Geerts

« En matière d’intersectionnalité des luttes, je fais presque carton plein : de toute évidence, être une femme, affirmer des convictions et ressembler à l’idée que l’homophobe de base se fait d’une lesbienne me place au carrefour de plusieurs discriminations qui s’additionnent et se renforcent. » Notre chroniqueuse Nadia Geerts a reçu une vague de messages haineux à caractères homophobes en raison de ses prises de position concernant le port du voile dans la société belge. Elle nous explique pourquoi.

Défendre des positions laïques et universalistes, en Belgique, ça ne va pas de soi. Bon, c’est vrai, ça ne va visiblement de soi nulle part. Pourtant, je me prends souvent à rêver d’une Belgique laïque, où au moins je pourrais adosser mes combats à des principes constitutionnels dont je me bornerais à réclamer le respect. Ce n’est déjà pas facile, comme nous le montre chaque jour l’actualité française.

Mais en Belgique, c’est pire : défendre la laïcité, c’est non seulement lutter pour qu’on avance, mais aussi, et de plus en plus, pour qu’on ne recule pas. Et ces derniers temps, il faut bien le dire, on recule à grands pas.

Tous les espoirs étaient pourtant permis, en juin dernier, lorsque la Cour constitutionnelle, saisie par des étudiantes musulmanes qui s’estimaient discriminées, a rendu un avis selon lequel l’interdiction des signes « convictionnels » dans l’enseignement supérieur n’était pas illégitime, dès lors qu’elle constituait une manière de rencontrer l’objectif de neutralité proclamé par la Constitution.

« NEUTRALITÉ INCLUSIVE »

Mais cet avis, qui laissait pourtant toute latitude à chaque établissement scolaire de se déterminer, a déclenché un véritable tsunami : puisqu’il était désormais légitime d’interdire, les initiatives se sont multipliées, visant à anticiper une possible interdiction partout où la neutralité est de mise. Comment ? Tout simplement, en forçant l’autorisation.

Au Parlement bruxellois d’abord, où le ministre-président bruxellois Rudi Vervoort (PS), interpellé par le député PS Jamal Ikazban, a réaffirmé son ambition de promouvoir une « éducation inclusive » au sein de l’enseignement de la Commission Communautaire française (COCOF). Avec signes convictionnels donc.

À Molenbeek-Saint-Jean ensuite, où le règlement de travail a été revu à la rentrée 2020 afin de permettre dorénavant l’embauche de femmes portant le voile dans l’administration. Un comble, dès lors que rien ne l’interdisait. Mais il fallait bétonner les choses en indiquant noir sur blanc que l’administration pratiquerait désormais la « neutralité inclusive ».

Et à présent, c’est dans l’ensemble de l’enseignement supérieur organisé par WBE (Wallonie-Bruxelles Enseignement) que le voile sera autorisé dès la rentrée scolaire de septembre, au nom de l’inclusion par les études et l’accès à l’emploi. Y compris donc dans la filière pédagogique, qui forme de futurs enseignants, et dans laquelle j’enseigne la philosophie et l’histoire des religions et la neutralité, matières sensibles s’il en est.

RÉACTIONS HAINEUSES

Et à voir les réactions haineuses que suscitent mes positions publiques, tout particulièrement depuis l’assassinat de Samuel Paty et, plus encore, depuis l’annonce du changement prochain de règlement des études, il serait grand temps de songer à des mesures visant l’inclusion des laïques universalistes. Parce qu’il y a infiniment plus de haine dans le moindre des dizaines de commentaires et messages que j’ai reçus ces dernières quarante-huit heures que dans l’ensemble de mes écrits, où je défie qui que ce soit de trouver la moindre trace d’un propos non seulement tombant sous le coup de la loi, mais encore s’écartant de ma ligne profondément humaniste, laïque et universaliste.

Mais je ne m’inquiète pas : en matière d’intersectionnalité des luttes, je fais presque carton plein : de toute évidence, être une femme, affirmer des convictions et ressembler à l’idée que l’homophobe de base se fait d’une lesbienne me place au carrefour de plusieurs discriminations qui s’additionnent et se renforcent.

Aussi, je ne doute pas que c’est par pure distraction qu’aucune association intersectionnelle n’a jusqu’ici pris courageusement ma défense, et ne manquerai pas de vous tenir informés des nombreux comités de soutien qui, j’en suis certaine, fleuriront bientôt.

À la prison de Metz…

..détenus tabassés, surveillants suspectés… et une enquête qui traîne.

 

À la prison de Metz, détenus tabassés, surveillants suspectés... et une enquête qui traîne
Vue d’un mirador de la maison d’arrêt de Metz-Queuleu, le 9 octobre 2008.
AFP    Par

Plusieurs détenus ont été victimes de guet-apens dans leur cellule en 2018. Depuis, l’enquête pour identifier les agresseurs n’a guère progressé. Les avocats des plaignants s’interrogent : la justice tarde-t-elle délibérément ?

La justice aurait-elle des réticences à enquêter sur l’administration pénitentiaire ? La question se pose alors qu’une affaire de violences commises à la prison de Metz-Queuleu (Moselle), impliquant des surveillants, semble piétiner.

Tout commence le 19 septembre 2018 lorsqu’un détenu porte plainte après avoir été tabassé dans sa cellule. Selon sa déposition, les faits se seraient produits au moment de la distribution des repas du midi, habituellement effectuée par des « auxiliaires », c’est-à-dire des détenus affectés à cette tâche. « Un détail m’a interpellé, raconte-t-il alors. Habituellement, les repas nous sont servis très près de la porte mais là il était loin, comme s’il [l’auxiliaire, N.D.L.R.] avait envie que je sorte. » Au moment où le détenu s’apprête à saisir son plat, quatre personnes surgissent dans la cellule et le rouent de coups pendant « trois, quatre minutes ». Son codétenu tente de s’interposer mais se fait frapper à son tour.

Détail troublant : « Dans l’entrebâillement de la porte, j’ai vu qu’un surveillant était caché » relate le plaignant.

LA TÊTE EN SANG, QUINZE MINUTES AU SOL

Cette déposition entraîne une libération de la parole parmi les prisonniers : au moins trois autres relatent chacun une scène similaire. À chaque fois sous les yeux passifs, voire complices, de surveillants.

Sept mois plus tôt, en février 2018, un autre détenu a perdu une dent, agressé par un auxiliaire. En mai de la même année, le même est passé à tabac par « trois détenus » qui entrent dans sa cellule au moment de la distribution des repas.

Un autre encore se fait « cogner la tête contre les barreaux » tandis qu’un « gardien qui était là et qui voyait la situation n’a pas bougé ». Lors d’un changement de cellule, il est à nouveau rossé : « Je suis tombé et ma tête a tapé une accroche pour l’extincteur, j’ai beaucoup saigné de la tête. » « Je suis resté au moins quinze minutes au sol, personne n’est venu à mon secours. Un gardien a même dit :  » Oh, c’est pas grave, il a glissé  » ».

DES DÉTENUS « POINTEURS »

Un point commun relie ces différents plaignants et explique sans doute pourquoi ils ont été ciblés : ils sont tous mis en cause pour des affaires de violences sexuelles sur mineurs. En prison, on les appelle « des pointeurs » et ils doivent souvent être isolés pour éviter des représailles.

Face à l’accumulation de témoignages, le parquet de Metz a ouvert une information judiciaire le 8 octobre 2018 et un deuxième juge d’instruction a été co-saisi en décembre 2019. Et pourtant…plus de deux ans après le déclenchement de la procédure, aucun surveillant n’a encore été mis en cause. Seuls deux détenus, qui nient les faits, ont été mis en examen en fin d’année 2020 pour « violences aggravées » (le guet-apens et l’action en réunion constituent des circonstances aggravantes).

LES INVESTIGATIONS « RALENTIES »

Les avocats des plaignants s’impatientent et s’étonnent. « Ce dossier n’avance pas, ce n’est pourtant pas difficile de savoir quel surveillant travaillait à cet étage le jour où les passages à tabac ont eu lieu » s’exclame Thomas Hellenbrand, pénaliste à Metz. Il s’étonne également que son client n’ait « toujours pas été entendu par les deux juges ».

« Bizarrement, les seuls mis en examen ne font pas partie de l’administration pénitentiaire, ironise Olivier Rondu, inscrit au même barreau. L’enquête piétine mais c’est généralement le cas dans des affaires mettant en cause des services de l’État. »

Sollicité par Marianne, le procureur de la république de Metz, Christian Mercuri tempère : « Les investigations ont été ralenties par des transferts administratifs de détenus voire des levées d’écrou, ce qui a obligé les enquêteurs à des recherches et des déplacements hors ressort. »

TRAFIC D’ALCOOL

Difficile d’aller chercher des détenus libérés, certes. Mais quid de surveillants peut-être encore en poste ? « À ce stade de l’instruction, on ne sait pas si des surveillants sont complices ou carrément organisateurs » s’interroge Cédric Demagny, le conseil du premier détenu à avoir brisé le silence. Autrement dit : des surveillants ont-ils pu payer des détenus pour se défouler sur des « pointeurs » ? La question est d’autant plus sensible que selon nos informations, la justice s’intéresse déjà pour d’autres motifs à la vie de la prison. Un surveillant doit en effet être jugé le 1er février pour un trafic d’alcool au sein de l’établissement.

Depuis leur dépôt de plainte, les détenus n’ont en tout cas plus subi de violences. En 2019, des caméras ont été installées dans l’établissement, suscitant la colère des syndicats pénitentiaires. « On est un peu fliqué quand même. C’est pas facile de travailler avec des caméras qui peuvent être utilisées contre nous. » témoignait une surveillante auprès de France 3 en septembre dernier. Pas facile mais sans doute utile.

Naissance de l’Association musulmane pour l’islam de France !

 

La naissance de l'Association musulmane pour l'islam de France est officiellement actée
A l’heure où le Conseil français du culte musulman (CFCM) fait face à une fronde, la naissance de l’Association musulmane pour l’islam de France (AMIF), attendue depuis janvier, est officiellement actée. Les statuts des deux associations, l’une sous le régime de la loi de 1901 appelée AMIF – Chapitre Culturel et l’autre régie par la loi de 1905 pour s’occuper du volet cultuel, ont été déposés ce mardi 9 avril à la préfecture de Paris, apprend Saphirnews cette semaine.

La première sera présidée par l’essayiste Hakim El Karoui tandis que l’association cultuelle le sera par Tareq Oubrou, recteur de la mosquée de Bordeaux, qui sera secondé par Mohamed Bajrafil, imam de la mosquée d’Ivry-sur-Seine.
 
Des objets différents, un fonctionnement similaire
Selon les information dont nous disposons, l’AMIF – Chapitre Culturel (1901) a pour objet, sans surprise, la régulation économique des marchés du halal et du hajj en France ; la collecte des fonds issus de ces activités de régulation pour contribuer aux activités de l’AMIF 1905 ; la lutte contre la radicalisation, la xénophobie, le racisme, en particulier antimusulman, l’antisémitisme ; et plus généralement toutes opérations industrielles, commerciales ou financières, mobilières ou immobilières, pouvant se rattacher directement ou indirectement à l’objet social ou susceptibles d’en faciliter l’extension ou le développement.

Quant à l’association chargée du volet cultuel (loi 1905), elle a pour objet la construction, l’aménagement, l’équipement, et la rénovation de mosquées et de salles de prière ; la formation des cadres religieux et des responsables d’associations cultuelles ; la rémunération, aux indemnités et aux charges de formation du personnel religieux ; l’apport d’un appui juridique, technique et à la maîtrise d’ouvrage aux associations porteuses d’un projet de construction ou de rénovation de lieux de culte.

Cette association ne sera aucunement chargée de se positionner sur des avis théologiques ou encore d’en émettre. Ce sera le rôle d’une autre structure, « un conseil des imams de France, en cours de constitution », qui a « pour ambition de proposer une nouvelle autorité religieuse », nous indique Tareq Oubrou.
 
Eviter tout conflit d’intérêts
L’intégration d’une personne physique, dans l’une ou l’autre association, se fera sur agrément du conseil d’administration, une fois qu’elle se soit soumise à l’obligation de remplir une déclaration d’intérêts directs et indirects dans les secteurs économiques susceptibles d’être régulés par l’AMIF.

Les règles d’adhésion à l’association cultuelle sont les mêmes que l’AMIF – Chapitre Culturel, à ceci près que la personne doit affirmer être de confession musulmane, adhérer à une charte éthique et se conformer aux lois et aux valeurs de la République.

Le plus dur reste encore à faire pour les porteurs de l’AMIF tant les défis sont colossaux. La crédibilité de l’association dépendra, entre autres, de l’issue des discussions entre la France et l’Arabie Saoudite s’agissant de la régulation du pèlerinage.

L’assimilation: une dernière chance pour la France

L’assimilation dénoncée comme une des modalités de la domination

 

Cette façon typiquement française de gérer les différences entre individus en imposant la primauté de l’appartenance nationale qu’on appelle assimilation a probablement disparu. Sans elle, la France risque fort de devenir un pays où les Français autochthones formeront une communauté parmi d’autres.


Tout comme individus, rien comme communauté. Le marché proposé aux juifs par Clermont-Tonnerre en décembre 1789 établit la recette de l’assimilation à la française. La formule s’est avérée d’autant plus efficace que la chose a finalement été moins abrupte que le mot. Cela n’a jamais été rien pour le communautaire – peut-être, justement, parce qu’on n’accordait pas tout aux individus. Ce qui permet de lever un contresens répandu dans les familles juives de mon enfance où l’idée d’assimilation était investie d’une charge négative, exhalant un petit parfum de reniement. L’assimilation n’est pas la répudiation de ses ancêtres, mais une greffe par laquelle on s’arrime à la collectivité que l’on rejoint. Elle n’exige pas la disparition des différences, elle établit des préséances, fait le tri entre les différences acceptables, digérables, adaptables et celles qui ne le sont pas. Son but, ou son résultat, car elle est autant un processus qu’une politique, c’est que, dans le cocktail identitaire constituant chacun d’entre nous, l’appartenance nationale jouisse d’une forme de privilège, comme dans cette blague où Moïshe, émigré à Londres dans les années 1940 avec tout son shtetl, pleure son monde juif perdu. Et puis un jour, ses amis le trouvent en chapeau melon et smoking, mais toujours éploré. « Enfin, ici c’est l’Angleterre, c’est un monde libre, lui disent-ils. —Yes, but we lost India, répond-il. « Émigrer, c’est changer de généalogie », écrit Malika Sorel. C’est en tout cas admettre que celle du choix puisse prendre le pas sur celle du sang.

Un modèle qui a engendré un tas de Français aux noms bizarres

Pendant deux siècles, cet alambic anthropologique a engendré des tas de Français aux noms bizarres dont beaucoup éprouvaient le patriotisme du charbonnier. Ça ne s’est pas fait sans douleur. Il y a eu des hauts et pas mal de bas – quoi qu’en dise Zemmour, l’État français ne fut pas un laboratoire de l’assimilation –, mais ça s’est souvent fini à la satisfaction des accueillants et des accueillis – des hôtes et des hôtes. Les juifs ont continué à être juifs, de façon moins ostensible, et ils sont devenus français. Et pour une grande partie d’entre eux, au moins jusqu’aux années 1980, la « communauté organisée », comme dit l’aimable Soral, a cessé d’être l’intermédiaire obligé avec la nation française, ce qui signifie que leur éventuel engagement communautaire ne déterminait pas leur existence de citoyens. À quoi il faut ajouter que par le jeu des mariages et des mélanges, de nombreux Français, qui ne sont juifs ni aux yeux des rabbins ni aux leurs, ont des « origines juives » – comme les petits-enfants d’Albert Batihe, qui brandit le flambeau assimilationniste, auront des origines camerounaises.

Le 4 décembre 2020, deux cent trente et un ans après l’adresse flamboyante de Clermont-Tonnerre, Emmanuel Macron envoie définitivement à la casse notre vieille machine à fabriquer des Français. Ça ne se passe pas dans un grand discours mais dans un long entretien accordé à Laureline Dupont pour L’Express : « Dans notre Code civil, figure encore cette notion très problématique d’assimilation. Elle ne correspond plus à ce que nous voulons faire. » Je ne sais pas qui est ce « nous », parce que moi, on ne m’a pas demandé mon avis. Pas plus qu’à l’ensemble des Français qui ne trouvent pas l’assimilation si problématique que ça. Quelques jours plus tôt, il a annoncé la couleur dans un entretien filmé accordé à Brut. Le président veut parler aux jeunes, a trompeté l’Élysée. Moyennant quoi il s’est adressé presque exclusivement aux « Jeunes et moins jeunes issus du continent africain ». Ce qui, croit-on comprendre, signifie « Noirs et Arabes ». La segmentation du marché électoral ne répondait pas à un critère générationnel, mais ethnique.

Emmanuel Macron ne fait que se plier au sens du vent. Et quelques semaines après l’assassinat de SamuelPaty, le vent a tourné. Alors que chaque jour des policiers sont insultés, agressés, tabassés, la gauche indigéno-insoumise et la nébuleuse anti-flics ont mitonné une tambouille indigeste mélangeant l’affaire Zecler (ce producteur molesté au cours d’une interpellation) et l’article 24, réussissant à imposer la vision d’une France gangrenée par la violence policière. C’est le même tour de passe-passe qu’avec les viols : la transgression est présentée comme la norme, la bavure comme le quotidien, la violence envers les femmes et le racisme sont systémiques, voire d’État.

Racialisme présidentiel

Le président fait dans la repentance en col roulé. Attention, expliquer, ce n’est pas justifier, mais « le séparatisme prospère sur nos échecs ». Et les prétendus contrôles au faciès nourrissent l’« incompréhension » entre les « jeunes » et la police, comme si celle-ci était chargée du bien-être psychologique de ceux-là. Loin de vanter à ces jeunes-et-moins-jeunes (pendant générationnel de l’affreux celles-et-ceux) la culture et l’histoire qu’ils sont invités à faire leurs, il leur propose d’emblée de les enrichir, voire de les réécrire. Mais le plus sidérant, s’agissant du président d’une nation qui ne s’est jamais définie par l’ethnie, c’est qu’il s’adresse à eux en tant que « Noirs » (et « Arabes », semble-t-il, puisqu’il parle du continent africain) supposant que cette « couleur » est une appartenance, et cette appartenance l’alpha et l’oméga de leur être. Et de convoquer les héros « qui parlent d’une jeunesse noire ». C’est ainsi que, dans un pays qui proscrit les statistiques ethniques, une commission Théodule est actuellement en train de dresser une liste de Noirs auxquels on donnera des noms de rues et de places. Faudra-t-il inscrire sur les plaques : « Noir pour la France ? » Il y a dix-huit ans, Le Monde, en avance sur son temps, annonçait : « Avec Alexandre Dumas, le métissage entre au Panthéon. » (1erdécembre 2002) J’apprenais au passage que le père d’Edmond Dantès était métis. Avec Emmanuel Macron, je découvre qu’il était « mulâtre ». Ce qui m’en fait toujours une belle. Mais puisqu’il y a une « culture noire », on ne s’étonnera pas que l’ex-footballeur converti en prêchi-prêcheur Lilian Thuram puisse publier un livre intitulé La pensée blanche.

Lilian Thuram anime un atelier contre le racisme au lycée Laetitia-Bonaparte d’Ajaccio, 18 avril 2019. © Pascal Pochard-Casablanca/AFPLilian Thuram anime un atelier contre le racisme au lycée Laetitia-Bonaparte d’Ajaccio, 18 avril 2019. © Pascal Pochard-Casablanca/AFP

Emmanuel Macron n’est donc que le continuateur de tendances à l’œuvre bien avant lui. Grippée depuis plusieurs décennies, la machine à fabriquer des Français inventée pour l’essentiel par la IIIe République, bien qu’on puisse la faire remonter à Valmy, finit de rouiller dans un coin.

L’inclusion ne demande rien aux derniers arrivés

La généalogie qui va de l’assimilation à l’intégration, déjà plus arrangeante, puis à l’inclusion (synonyme techno de la diversité), qui ne demande rien aux derniers arrivés parce qu’elle refuse tout privilège à l’ancienneté, a accompagné la mutation qui nous a vus sacraliser le moindre caprice de l’individu. Chacun veut exposer ses petites manies et exige pour elles respect et reconnaissance. À cela il faut ajouter que nous vivons dans un monde ouvert, souvent pour le pire, mais aussi pour le meilleur – la libre compétition des idées. Soyons honnêtes, nous déplorons l’arraisonnement de l’existence par l’horizontalité, mais les plus verticalistes d’entre nous ne supporteraient pas un instant les cadres mentaux rigides de la IIIe République ni l’histoire glorieuse qui était alors enseignée dans les écoles.

C’est donc dans un ventre déjà amolli par des décennies de paix et de consommation de masse, sur fond de frontières physiques et culturelles abattues en chantant, que l’antiracisme porte le coup de grâce idéologique à l’ambition assimilationniste. Devenu l’idéologie dominante dans les années Mitterrand-Touche pas à mon pote, il impose dans l’espace public l’exaltation des différences et la célébration des identités minoritaires et allogènes comme le seul discours acceptable. Peu à peu, une injonction contradictoire s’impose par l’intimidation. D’un côté, il faut célébrer les différences, mais de l’autre, il ne faut pas les voir. D’où le scandale suscité par le malheureux arbitre roumain qui, lors d’un match entre le PSG et le club stambouliote, et erdoganiste, Basaksehir, pour faire comprendre à un collègue à quel joueur il devait remettre un carton, a dit : « À machin, c’est le Noir. » Il a dit noir, il a dit noir, ont gloussé en chœur les vierges faussement outragées. Réduire un homme à la couleur de sa peau, mais c’est très mal, ont renchéri tous les militants qui s’expriment du matin au soir en tant que. Bien entendu, il ne s’agissait nullement de réduire ce sympathique garçon à sa couleur de peau, mais de l’identifier parmi d’autres. S’il avait mesuré deux mètres, l’arbitre aurait sans doute dit « le grand ». Peu importe, il a dit « noir », c’est un raciste. Les minorités veulent être visibles, mais interdisent qu’on les voie.

L’assimilation dénoncée comme une des modalités de la domination

Bien avant cet épisode, hautement comique en vérité, c’en était fini de l’assimilation, dénoncée comme une des modalités de la domination.

Peut-être était-elle condamnée par le réel, en l’occurrence la conjugaison de flux migratoires massifs et de changements technologiques qui a abouti à la transplantation de groupes entiers continuant à vivre dans l’entre-soi, et pas seulement ou pas du tout « parce qu’on les a mis dans des ghettos », selon la formule creuse et rituelle, mais parce que l’être humain cultive naturellement le voisinage de ceux qui vivent comme lui. Quand on peut parler sa langue natale avec ses voisins et amis, qu’on est relié par parabole à la télé de son pays, que les magasins alentour proposent les mêmes marchandises et qu’on peut s’habiller comme au village ou au bled sans susciter des regards étonnés, voire un brin réprobateurs, pourquoi ferait-on l’effort d’être autre chose que ce qu’on a été, surtout qu’on ne vous le demande pas ? Cet affichage identitaire n’est pas, au demeurant, l’apanage des dernières vagues immigrées. Nombre de juifs ultra orthodoxes pratiquent une endogamie rigoureuse et s’habillent à Paris comme à Méa Shéarim – et comme dans les villages reculés de Pologne et de Russie au XVIIIème siècle.

Les nostalgiques de la République à l’ancienne imputent volontiers la fin du projet assimilationniste au défaut de volonté politique, ce qui leur permet de rêver d’un homme (ou d’une femme) providentiel qui le remettrait au goût du jour en quelques mesures énergiques. Certes, puisque l’amour ne se décrète pas, au moins pourrait-on exiger de tous quelques preuves d’amour, à commencer par l’apprentissage de notre langue.

Il faut savoir à quoi s’assimiler

Cependant, si les lois et mesures sont nécessaires, le rappel des devoirs minimaux qui s’imposent à tous l’est encore plus – pour s’assimiler, il faut savoir à quoi. On ne s’assimile pas à des principes ou à des règles, mais à une communauté substantielle. L’assimilation suppose une asymétrie entre la culture de référence et les autres. Donc l’existence d’une culture de référence acceptée par tous..

On ne saurait attendre des enfants d’immigrés qu’ils chérissent une histoire, une langue, une littérature que leurs camarades délaissent ou méprisent

Or, nous sommes bien incapables de définir la collectivité que les derniers arrivés sont invités à rejoindre autrement que par des valeurs certes incontestables mais ne renvoyant à aucune réalité charnelle. Si, comme l’affirme encore Emmanuel Macron dans L’Express, être français c’est une citoyenneté qui reconnaît « l’individu rationnel libre comme étant au-dessus de tout », ce n’est pas très différent d’être américain ou allemand. Certes, notre laïcité et nos caricatures nous distinguent encore du reste du monde mais là-dessus non plus, nous ne sommes pas d’accord. Nous sommes donc parfaitement incapables de nous accorder sur les apports que nous considérons comme un enrichissement et ceux qui nous défrisent collectivement, comme en témoignent nos empoignades récurrentes sur le voile. Enfin, on ne saurait attendre des enfants d’immigrés qu’ils chérissent une histoire, une langue, une littérature, que leurs camarades délaissent ou méprisent.

Condamnés à la coexistence des communautés?

Ne nous berçons pas d’illusions : l’appel à s’assimiler que nous lançons à nos concitoyens « issus du continent africain » a peu de chances d’être entendu. Peut-être sommes-nous déjà condamnés à la coexistence des communautés, autrement dit que ces valeurs de la République que l’on prétend sauver par la loi se sont déjà effacées au profit de la reconnaissance pour tous. Dans ces conditions, autant savoir à quelle sauce nous serons mangés. Le propos présidentiel a la vertu d’énoncer clairement le catéchisme de la diversité, antonyme parfait de l’assimilation. L’une demande à la minorité de s’adapter à la majorité, l’autre traite la majorité comme une minorité parmi d’autres, un peu moins égale que les autres puisqu’elle doit payer ses privilèges passés. La première encourage l’exhibition des identités particulières quand la seconde veut faire prévaloir les facteurs d’homogénéité. L’assimilation affirme que la République est une chance pour les nouveaux arrivants, l’idéologie de la diversité que ceux-ci sont une chance pour la France. La reconnaissance doit changer de camp. Au lieu d’inviter les derniers venus à s’incliner devant les statues de leurs nouveaux ancêtres, on leur promet d’honorer celles qu’ils voudront ériger. Parmi les raisons qui expliquent, sans le justifier, le séparatisme, le président parle d’une génération à laquelle affirme-t-il, « nous n’avons pas su dire “Tu es nous” ». L’ennui, c’est que beaucoup n’ont pas la moindre envie de devenir « nous » et trouvent même insultant qu’on le leur demande. Ils semblent plutôt attendre que, pour expier nos péchés, nous leur disions « Nous sommes toi ». On n’a pas fini de marcher sur la tête.

“Islam”

L’Islam : les sens du mot

 

Coran et Sciences
Coran et sciences

L’un des problèmes qui se posent quand on veut aborder un texte sacré est celui de sa traduction. Une question particulièrement délicate lorsqu’il s’agit du Coran. La compréhension de celui-ci dépend en effet largement de la  connaissance que l’on peut avoir de la linguistique arabe et de ses innombrables subtilités. Dès lors, sa traduction est extrêmement délicate, et celles que l’on trouve habituellement dans les versions françaises ne reflète que très imparfaitement la réalité profonde du texte. On doit en fait avoir recours aux exégèses pour tenter de d’en approcher. Tâche ardue s’il en est, même en arabe. Il existe des ouvrages entiers sur le seul «Verset du Trône». Ali, compagnon et gendre du Prophète ﷺ affirmait d’ailleurs : « J’ai de quoi remplir deux charges de chameau avec le seul commentaire de la Fatiha (Sourate d’ouverture du Coran)». Cette difficulté se rencontre déjà dans l’interprétation même du mot «Islam», auquel on attribue souvent , soit le sens de «soumission», soit celui de «paix», avec une question subsidiaire : Comment ces deux notions seraient-elles compatibles ? La réponse se trouve dans l’étymologie du mot «islam».

L’Islam : les sens du mot

Rappelons que tous les noms arabes sont formés à partie d’une racine, généralement de 3 lettres, qui définissent un champ lexical. Les autres éléments de ce champ lexical sont formés à partir de cette racine. Par exemple, la racine كتب (k-t-b) définit le champ lexical de l’écriture : kataba – écrire, kitâb – livre, kâtib – écrivain, maktabah – bibliothèque, mektoub – «c’est écrit», par extension «c’est le destin», etc… La racine سلم (s-l-m) définit le champ lexical de la sécurité, au sens «être sain et sauf». D’ailleurs salima, signifie précisément «être sain et sauf». salamah , a pour sens «le fait d’être sain et sauf». Par exemple, on entend souvent, à l’atterrissage d’un avion, des voyageurs, pas très rassurés, dire «alhamdulillah, wasalna bissalamah» (Grâce à Dieu, nous sommes arrivés sains et saufs !». Par extension, salamah signifie aussi la salubrité, l’absence de défaut, la droiture, l’intégrité. L’étymologie arabe est passionnante, car, de racine en extension, elle raconte une histoire, renferme une sorte de description historique. A l’époque de la prophétie mohammadienne, et avant celle-ci, les peuples du moyen-orient étaient majoritairement nomades ou commerçants, dans un milieu difficile, parfois hostile, et possédaient une structure tribale, féodale. Le principal danger était l’isolement. Le voyageur solitaire était menacé par l’environnement, mais aussi les bandits qui attaquaient les caravanes, etc. La sécurité, c’était le groupe. Appartenir à un clan, se placer sous la protection d’un chef, d’un seigneur, le reconnaître (taslîm) comme tel, lui faire allégeance. En échange, le seigneur apporte sa protection, permet de vivre en paix (salâm). Et le Seigneur des seigneurs est évidemment Dieu, Allah. C’est en s’en remettant à Lui, en se soumettant à Sa volonté, que l’on compte parmi les croyants. Tel est le sens exact du mot «Islam». La notion de «soumission» n’a pas, en arabe, le sens péjoratif qu’elle a acquis en français par exemple, celui d’une aliénation de soi. Et c’est important, car cette confusion est à l’origine d’une incompréhension majeure à propos du sens de l’Islam. Il s’agit de l’acte volontaire du croyant qui «fait confiance» en un Dieu unique, qui «s’en remet à Lui». Lequel, de son côté, apporte au croyant amour, miséricorde et protection (Sallama : protéger ) Cette notion de soumission positive est d’ailleurs celle qu’on retrouve dans les textes hébreux et araméens, antérieurs au Coran. Lequel ne faisant que rappeler, et préciser, les révélations antérieures. On retrouve cette même appellation de «Seigneur» dans les 3 religions monothéistes, pour désigner le Tout-Puissant. Le Pater chrétien contient cette invocation : «Que Ta volonté soit faite…» Ainsi se fait naturellement le rapporte entre «soumission» à Allah et «Paix». Cette notion de paix est d’ailleurs indissociable de l’Islam : les musulmans se saluent en disant «assalâm aleikum» «Que la Paix soit avec vous». Etant bien entendu qu’il s’agit de la paix qu’apporte Allah au croyant qui s’abandonne à lui et observe Ses commandements, sa Loi. On pourrait dire que les notions d’obéissance et de soumissions sont aussi celles que l’on observe à l’égard de ses parents, de ses professeurs, de la Loi. Il n’existe pas de paix et de sécurité possible sans loi et respect de celle-ci.

Les effets du terrorisme islamiste…

 …sur les musulmans de France – IV-

par Manuel San Pedro

Manuel San Pedro est professeur d’Histoire, auditeur à l’École Pratique des Hautes Études, travaillant sur l’histoire des comportements.

Article publié : “A quoi sert le terrorisme ?” in Cahiers de la sécurité et de la justice– N° 47 – 10 mars 2020

IV- La fabrique de la divergence

  1. L’antiterrorisme à l’usage des honnêtes musulmans

            La politique antiterroriste a mis en contact des personnes susceptibles de fournir des informations, au sens le plus large du terme, aux autorités. Parmi ces personnes, une partie importante était constituée de musulmans. Ceux-ci ont se sont trouvés en contact avec des interlocuteurs qui ne se réduisent pas aux seules forces de sécurité. Il s’agit à présent d’analyser comment le terrorisme en général d’une part, et le contre-terrorisme et la politique de déradicalisation d’autre part, affectent la population musulmane.

            Une enquête[1]. menée sur la question offre tout d’abord une “photographie” des musulmans. Il s’agit d’un groupe plus jeune que la moyenne nationale, plus croyant (les personnes s’attribuent une “note” de croyance de 8,4/10 dans ce domaine, contre 3,9 pour l’ensemble), beaucoup plus pratiquant (55% font au moins une prière par jour, contre 5%). Beaucoup plus intéressant pour notre propos, cette population est une population plus civique que la moyenne, puisqu’elle fait davantage confiance aux institutions que le groupe de contrôle. Sont plébiscités dans l’ordre : l’armée, la sécurité sociale, l’école, le maire, les services de renseignement, la justice, le président de la République, le parlement. L’armée semble être une institution à part, souligne Olivier ROY : « Elle a su s’adapter sans tambour ni trompette : l’armée a institutionnalisé l’islam, ce que la République n’est toujours pas capable de faire[2] ». De même, les élèves musulmans en zone sensible accordent une grande confiance à l’école[3].

            Il existe toutefois deux exceptions négatives : les services de police/gendarmerie et les médias, qui viennent d’ailleurs en bas de tableau pour l’ensemble des français. Cela est très important étant donné le rôle crucial joué par les médias dans la diffusion et la perception du terrorisme.

            Pour finir ce tableau d’ensemble, les musulmans s’estiment globalement discriminés relativement aux questions d’emploi, de transports, de police et de logement. Pour les hommes, les discriminations face à la police dominent, tandis que pour les femmes, la rue et les transports sont plus problématiques. Quant aux musulmans de plus de 65 ans, ils ne se sentent pas discriminés.

De fait, 58% des musulmans interrogés déclarent avoir subi une discrimination ces cinq dernières années (contre 27% pour le groupe global). Les causes citées sont d’abord liées à l’origine (58%) et à la religion (23% ; contre 1,5% pour la population témoin). La comparaison avec le groupe témoin montre que chez les musulmans, l’âge et le sexe comptent très peu comme facteurs de discrimination : respectivement 2,4% et 3% des cas. En quelque sorte, l’appartenance à la population musulmane “annule” les autres caractéristiques de celle-ci (âge, sexe). On ne peut que penser au mot de TODOROV : « Tous les autres êtres humains agissent pour une variété de raisons : politiques, sociales, économiques, psychologiques, physiologiques même ; seuls les musulmans seraient toujours et seulement mus par leur appartenance religieuse […], eux obéissent en tout à leur essence immuable et mystérieuse de musulmans[4]. »  Cette discrimination qui « écrase » toutes les autres dimensions d’un musulman fait pendant à cet autre écrasement de l’islam sous le djihadisme dont nous avons parlé dans notre premier article. On voit ici comment le terrorisme et les discriminations se donnent en quelque sorte la main.

            Facteur aggravant, l’existence de discriminations antérieures va conditionner négativement la perception de l’action de l’Etat, comme le souligne un des auteurs de l’étude : « la population musulmane que l’on a interrogée est plus discriminée que la population de notre groupe de contrôle, et donc réagit plus négativement à la lutte antiterrorisme, non pas parce qu’elle est musulmane mais parce qu’elle a été victime de discrimination (…). C’est cet aspect qui va le plus influencer une réaction négative par rapport à la lutte antiterroriste. Davantage, d’ailleurs, que la différence entre être musulman ou ne pas l’être[5] ».

            Avant d’en venir à la perception de la politique antiterroriste française, rappelons dans quel contexte elle se fait. Non seulement le terrorisme oblige l’Etat à agir (voir notre deuxième article), mais toute son action se déroule sur fond de réduction massive des budgets alors même que des « surdispositifs » sont imposées aux fonctionnaires pour identifier les risques du « bas spectre[6]. ». Dans une certaine mesure et pour aussi paradoxal que cela puisse paraître, l’administration elle-même est victime du processus enclenché par les affects terroristes.

Globalement, musulmans et non-musulmans se sentent aussi (peu) rassurés par cette politique (score de 6/10). Mais surtout, trois fois plus de musulmans que la moyenne ne se sentent pas du tout en sécurité : l’antiterrorisme ainsi pratiqué génère de la peur, surtout parmi les hommes et les jeunes. Quant aux musulmanes, elles se sentent également moins en sécurité que les autres femmes. Seules les personnes musulmanes de plus de 45 ans s’estiment protégées par l’antiterrorisme.

            Si l’on résume à grands traits, la jeunesse musulmane et en particulier les hommes vivent un certain sentiment d’insécurité à la suite de l’antiterrorisme. Ce qui va parfaitement dans le sens voulu par les terroristes.

            Si l’on interroge les personnes sur les objectifs de l’antiterrorisme, un consensus existe dans la société pour dire que certaines communautés ont été ciblées : 50% des personnes citent “les musulmans”, puis 36% “une origine”, puis 25% “certains quartiers”. En revanche, une dichotomie s’opère lorsqu’on demande si ce ciblage était justifié : les musulmans répondent “non” à 34% contre 15% pour l’ensemble de la population.

            Explorons à présent ” l’exposition à l’antiterrorisme”. Les musulmans ont en effet été, dans le cadre d’une politique antiterroriste ou de lutte contre la radicalisation, en contact avec des travailleurs sociaux, des éducateurs ou des représentants des forces de l’ordre. Il ressort que les musulmans sont autant exposés que l’ensemble de la population, voire moins (24% contre 30%). Les contacts des musulmans avec les éducateurs et les travailleurs sociaux sont dans la moyenne, sauf pour les moins de 25 ans : 8% des musulmans ont été en contact avec des éducateurs contre 2% de l’échantillon. Les musulmans sont même moins en contact avec la police (16% contre 22%), mais ce contact est fortement genré : 21% des hommes contre 11% des femmes de confession musulmane. 

            Lorsqu’on demande aux personnes si ces contacts leur semblaient justifiés, les musulmans répondent davantage par la négative, surtout en ce qui concerne les contacts avec la police (note de 5,6 sur 10 contre 7,7) et 12% des musulmans estiment que ce contact n’était absolument pas justifié, contre 4% dans l’ensemble. Il existe donc une forme de rejet de cette politique chez les musulmans, d’autant qu’ils évaluent la façon dont ils ont été traités de façon plus négative (6,9/10 contre 8,5). Ils estiment davantage avoir été sélectionnés de façon délibérée (37% contre 21%).

            De façon plus fine, lorsque l’on interroge les personnes qui estiment avoir été choisies de façon délibérée, seuls 6% des musulmans ne savent pas pourquoi (contre 26% de l’ensemble). Les musulmans “ciblés” avancent comme raison leurs origines (37%), leur couleur de peau (35%) puis leur religion (15%). On peut noter que là où les autorités voient de l’islam, les musulmans voient d’abord une discrimination raciale.

            La politique antiterroriste, si elle est acceptée dans son principe par les musulmans de France, fait l’objet d’un rejet assez large en raison de son caractère jugé trop ciblé et de la manière dont certains interlocuteurs procèdent. Nous allons à présent observer la façon dont les événements terroristes et l’antiterrorisme induit ont modifié les comportements observables des musulmans de France.

 

2. L’antiterrorisme, vecteur des changements de comportements des musulmans

            L’antiterrorisme a massivement amené les musulmans à modifier leur comportement de peur d’être discriminés ou suspectés.

Certains domaines sont cependant moins impactés. Si 30% de la population musulmane évite de s’exprimer sur des questions de politique étrangère ou de société, cette autocensure est partagée également par les non-musulmans, en particulier les femmes. A l’inverse, les plus de 65 ans et les moins de 25 ans s’expriment librement sur ces sujets.

            De même, les musulmans n’ont pas plus changé leurs habitudes en ligne que la moyenne (80% de non), même si les hommes musulmans sont plus prudents. Dans le même ordre d’idées, la population musulmane ne semble pas être gênée par de possibles intrusions dans la vie privée engendrées par l’antiterrorisme, alors que ce discours est prégnant parmi de nombreuses associations.

            Mais si l’on regarde la façon dont les musulmans se comportent face à certains interlocuteurs, on peut faire quelques constats intéressants.

            20% de ces personnes déclarent faire attention à ce qu’elles disent devant des personnels de santé, surtout les hommes et les personnes âgées. De même, 26% des musulmans se surveillent face à des éducateurs. C’est d’ailleurs le seul interlocuteur face auquel les jeunes se censurent davantage que l’ensemble de la population musulmane.

            Plus important, 29% des musulmans demandent à leurs enfants de faire attention à ce qu’ils disent à l’école. Ce chiffre monte à 42% parmi les classes d’âges ayant des adolescents ou de jeunes adultes ; et cette préoccupation concerne davantage les femmes (mamans). On peut donc estimer qu’une moitié des parents musulmans a donné des recommandations à ses enfants face à l’école.

            Cette prudence culmine avec les dons aux œuvres caritatives : 40% des musulmans déclarent désormais y réfléchir à deux fois avant de donner.

            Lorsqu’on demande aux personnes si elles ont modifié leur manière de s’habiller ou leur apparence en vue d’éviter une potentielle discrimination, 8,5% de la population musulmane interrogée répond de manière affirmative, avec une différence par sexe : 10% des hommes et 7,5% des musulmanes. Par classes d’âge, ce sont les musulmans de moins de 45 ans et de plus de 65 ans qui ont surtout effectué des changements. Pour le groupe témoin, seuls 1,6% de la population a changé quelque chose dans le domaine de l’apparence. Les modifications de comportement sont donc proportionnellement beaucoup plus importantes chez les musulmans.

            Parallèlement à ce que la communauté musulmane montre d’elle, “à ce qui sort d’elle en direction de l’extérieur” en quelque sorte, on observe une fermeture par rapport “à ce qui entre” si l’on considère le rapport aux médias. La question posée par l’enquête était la suivante : “Vous avez arrêté de lire ou de regarder certains médias parce que vous pensez qu’ils ne représentent pas correctement la communauté musulmane“. 38% des musulmans ont répondu “oui”, les femmes étant sur-représentées ainsi que les 18-44 ans (42%). Seule une petite moitié déclare n’avoir pas changé ses habitudes en la matière.

            Si l’on précise la question en demandant si les personnes ont changé de médias parce qu’elles n’ont pas confiance dans les informations fournies spécifiques au terrorisme et à la lutte antiterroriste, le “oui” atteint 43% (et 46% chez les 18-44 ans).  Le traitement médiatique des attentats a ainsi détourné près de la moitié des musulmans de certains médias !

            Cette fermeture, dont nous avons parlé à propos des plus jeunes dans un contexte général, « pré-attentat » en quelque sorte, est ici directement liée au terrorisme et à la façon dont il en est rendu compte. On peut donc affirmer que les attentats alimentent ce cycle de fermeture vis-à-vis des médias communs, beaucoup plus prononcé que dans le reste de la population. Le changement de comportement des Français musulmans vis-à-vis des médias semble fondamental, puisque médias jouent, comme on l’a vu, un rôle déterminant dans la perception du terrorisme, et au-delà dans la construction d’un imaginaire collectif.

 

CONCLUSION : LA DIVERGENCE ?

            Largement virtuel au regard des décès violents en France, de valeur quasi-nulle du point de vue matériel, le terrorisme a su s’imposer dans l’imaginaire collectif en raison de son caractère spectaculaire :  chacun désormais y croit.

            Dans cet espace mental, les manifestations du terrorisme contribuent à faire progresser les représentations percevant l’islam de façon négative parallèlement à celles qui, dans la population musulmane, jouent en faveur d’un repli verbal, comportemental et surtout cognitif, sur fond d’insécurité ressentie. A la congruence des extrêmes s’ajoute donc un risque de divergence entre les citoyens musulmans et les autres : non pas tant dans le domaine des comportements observables (ce qui en soi est déjà inquiétant), mais surtout dans le domaine qui est le véritable champ de bataille du terrorisme, à savoir l’imaginaire.

Or l’imaginaire commun est le ciment d’une nation.

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[1]RAGAZZI (Francesco), DAVIDSHOFER (Stephan), PERRET (Sarah) et TAWFIK (Amal), Les effets de la lutte contre le terrorisme et la radicalisation sur les populations musulmanes en France, Centre d’études sur les conflits, Paris, 2018

[2] ROY (Olivier), La peur de l’islam, Paris, Les Éditions de l’aube, 2015, 144 pages, p.63

[3] GALLAND (Olivier) & MUXEL (Anne) s.d., La tentation radicale. Enquête auprès des lycéens, Paris, PUF, 2018, 455 pages, p. 370 ; et pp. 179-181

[4] TODOROV (Tzvetan), La peur des barbares. Au-delà du choc des civilisations, Paris, Robert Laffont, 2008

[5]Francesco RAGAZZI, entretien accordé à Middle East Eye le 9 janvier 2019 :  https://www.middleeasteye.net/node/75255

[6]PUAUD (David), Le spectre de la radicalisation. L’administration sociale en temps de menace terroriste, Rennes, EHESP, coll. « Controverses », 2018, pp.143-146