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Le Jihadisme français :

Quartiers, Syrie, prisons

Conseillé par Patrice Obert, Président des Poissons Roses Paris. 

Ce livre, de Hugo MICHERON,  Edition Gallimard 2020, vient au bon moment, alors que l’assassinat du professeur Samuel Paty et le projet de loi sur les séparatismes dessinent une actualité chargée. Que nous dit-il ? Le phénomène jihadiste s’articule autour de deux mouvements distincts mais qui s’articulent : la géographie et les modalités de la présence jihadiste en France, mais aussi en Europe d’une part et les évolutions du jihadisme au Proche-Orient notamment en Syrie et Irak d’autre part. La toile de fond est un combat radical de cette minorité salafo-jihadiste contre un Occident honni, mécréant, dont la France, laïque, universelle, est le symbole. Au cœur de cette articulation, les prisons jouent un rôle clé, comme miroir et catalyseur.

L’ouvrage est préfacé par Gilles Kepel, qui vient de publier une longue tribune dans Le Monde du 21 octobre intitulée « Lutter contre le « Djihadisme d’atmosphère ». L’ouvrage s’ouvre par un avertissement (p. 27 à 32) qui rappelle les termes :  Wahhabisme, Frères musulmans, Tabligh, Salafisme, Jihadisme. Le livre s’organise ensuite en trois parties : Les quartiers, la Syrie, les prisons. Le lecteur pressé gagnera à aller à la conclusion, dont l’auteur, universitaire de terrain à l’écriture simple et claire, a fait une remarquable synthèse de sa thèse (du milieu de la page 362 à la page 373).

Le titre aurait pu être «   Vivre à côté/vivre ensemble » ou « l’Alliance ou le désaveu » ou encore « Jihad ou  hijra » ( par hijra, il faut entendre l’émigration religieuse)..

L’apport du livre est de montrer, en s’appuyant sur de nombreux témoignages en forme de verbatim,  que  l’utopie universelle du jihadisme (p. 41 et s) s’enracine dans une lecture du début de l’époque musulmane (VII -IXème siècle) et a mobilisé  l’implantation dans le sud de la France  des groupuscules  (sorte de phalanstères) tout d’abord peu nombreux, mais qui se sont développés par  expansion locale et  en résonnance aux  événements syriens avec la création, le développement puis la chute de Daech. La démarche de l’auteur est chronologique. Il nous raconte   cette implantation progressive à Toulouse et dans le village de l’Artigat, mais reliée à d’autres centres, notamment Molenbeck en Belgique (P. 87). Il y a chez ces personnes un refus d’une société ressentie comme un fléau pour les jeunes musulmans (drogues, cigarettes, violence, relations sexuelles illicites… (p.105). Des intellectuels explicitent leurs objectifs (p.116) : détruire le modèle occidental, conduire les musulmans à « désavouer » la République, créer des « zones autonomes » en France. De ce fait, la tuerie provoquée par Mohammed Merah en mars 2012 n’est pas le fait d’un « loup solitaire » mais l’aboutissement d’une affirmation du jihadisme depuis 15 ans (127) et l’envol d’un mouvement contre la société française. On lira une première synthèse page 136.

La deuxième partie est consacrée à la Syrie.  L’auteur fait le point de la situation en 2012 puis explique l’évolution de Daech jusqu’à l’effondrement de l’été 2017. On se rappelle que c’est au Châm que l’apocalypse aura lieu, avec le retour du Messie à Damas et le triomphe de l’islam (p.42).  Le plus intéressant est la description des désillusions des Français partis là-bas confrontés à l’accueil des Levantins (p.167 et s) : gouffre mental, interdiction de se marier avec des syriennes, contrôle de la « chair féminine » par Daech (p.209), reconstitution d’un ordre colonial jihadiste (p.216). Les étrangers sont valorisés par rapport aux musulmans locaux, soit ceux qui ont prêté allégeance à Daech (les ansar), soit les « madani » qui sont en retrait. Sans compter l’étau d’obéissance et de brutalité (p.227) que fait régner Daech. Du coup, les Français partis ont le choix entre le retour (mal vu), la soumission ou l’escalade dans la violence pour se faire reconnaitre et devenir émirs dans la hiérarchie de Daech. Se développent en parallèle les attentats en Europe (Charlie Hebdo, Le Bataclan, métro de Bruxelles, assassinat d’un couple de policier dans les Yvelines, Saint Etienne du Rouvray…). La chute du califat marque un tournant.

La troisième partie est consacrée aux prisons. L’auteur réfute vertement la thèse de Michel Foucault selon laquelle les prisons sont coupées de la société. Pour l’auteur, les prisons vont devenir l’espace clé de recomposition de cet islam radical (p.254). On lira avec grand intérêt cette partie. Elle commence par la description des conditions de détentions depuis le 11 septembre 2001 (p.256 et s) : surpopulation carcérale, affirmation de détenus « jeunes de cités », part prépondérante de l’islam qui représente de 40 à 60% de la population carcérale. L’univers carcéral « a constitué à la fois la caisse de résonnance des mutations internes au militantisme jihadiste et son espace d’expression privilégié » (p.273). L’auteur explique que la doctrine de l’administration pénitentiaire a évolué. D’abord répartir les détenus géographiquement (avec le risque de diffuser leur message), puis regroupement dans des unités dédiées (avec le risque de constituer des phalanstères), puis nouveau revirement devant l’ampleur des manifestations illustrées par la création de la katiba (brigade) à Fleury-Mérogis défiant ouvertement la direction d’une prison de plus de 5000 prisonniers (p.307). L’auteur s’appuie sur de nombreux témoignages qui montrent la réalité de la vie en prison (organisation en réseaux, diffusion d’informations, valorisation des revenants du Jihad). La prison devient une « ENA du Jihad » (p.293).

De nouveaux salafistes, plus jeunes, mieux formés, connaissant le credo salafo-jihadiste et le fonctionnement de la société française (p.325) vont tirer les conséquences de l’échec du califat. La technique se réfère désormais à la double phase médinoise puis mecquoise du Prophète (p.355). L’objectif reste de détruire cette République française honnie ( cf. les pages 347 et s sur la France, fer de lance de la mécréance en Europe) en la subvertissant de l’intérieur. Cela passe par discréditer le contrat social français et son modèle d’intégration républicaine aux yeux du maximum de musulmans (p.347). Comment ? En favorisant la sécession de certains territoires (étrangement l’auteur ne parle pas, sauf erreur de ma part, de la Seine Saint Denis), en développant une vision du monde « rétro-colonial » (p.350 et s- très intéressant), en donnant la priorité à l’éducation et en favorisant l’essor des écoles privées hors contrat (p.341).

L’auteur fait part des limites de cette visée en pages 354 et 373 (qui encadrent l’excellente conclusion/synthèse). La majorité des musulmans ne se reconnaissent pas dans cette minorité salafiste. La France comprend mieux (et ce livre entend y contribuer) leur stratégie.  Comment développer un « modèle alternatif » au sein d’un système démocratique honni ? Comment dépasser les principes domatiques de Daech ? L’auteur en appelle à la fin (p.373) à « une politique générale », rejoignant ainsi la conclusion de la tribune précitée de Gilles Kepel, sans en esquisser le cadre. Ce que je traduis pour ma part ainsi : plus nous intégrerons les Français de confession musulmane dans la République, moins nous donnerons de prise à l’entreprise de déstabilisation des salafistes. C’est tout l’enjeu des années à venir.